Agriculture : la double peine des engrais et du gazole
Le gazole non routier a pris +53 % en 6 semaines, les engrais azotés +40 à 60 % depuis l'attaque de Ras Laffan. La FNSEA demande un plan d'urgence. Quel impact sur les récoltes 2026 ?
Les exploitations françaises sont frappées sur deux fronts par la crise du détroit d'Hormuz. D'un côté, le gazole non routier (GNR), carburant des tracteurs et machines agricoles, a bondi de +53 % depuis février. De l'autre, les engrais azotés — dont la matière première est le gaz naturel, lui-même propulsé par la destruction de Ras Laffan — ont pris 40 à 60 %. À quelques semaines des semis de printemps et à la veille des moissons, c'est tout l'équilibre économique des exploitations qui vacille.
Le GNR : un poste de coût devenu insoutenable
Le gazole non routier, bénéficiant d'une taxation réduite (TICPE allégée), est utilisé par environ 85 % des exploitations pour faire tourner tracteurs, moissonneuses, pompes d'irrigation et séchoirs. À 1,45 €/L en avril 2026 contre 0,95 € en février, le surcoût annuel pour une exploitation céréalière de 150 ha atteint 8 000 à 12 000 €.
Le piège du GNR
Contrairement aux transporteurs routiers, les agriculteurs ne peuvent pas répercuter immédiatement leurs coûts : les prix des céréales sont fixés à l'avance par les coopératives. La hausse est absorbée à 100 % par l'exploitant, au moins jusqu'à la prochaine campagne.
Les engrais : quand Ras Laffan frappe la Beauce
L'ammoniac et l'urée — matières premières des engrais azotés — sont produits à partir de gaz naturel. Les frappes iraniennes sur le complexe qatari de Ras Laffan (2 et 18 mars) ont détruit 17 % de la capacité GNL du Qatar, propulsant les prix du gaz et, par ricochet, ceux des engrais. Yara (leader européen) a suspendu une partie de sa production en Europe, jugée non rentable.
Faute de pouvoir absorber la hausse, de nombreux exploitants rationnent les apports. Arvalis (institut technique des céréales) estime déjà une baisse de 15 % des volumes d'engrais épandus sur blé tendre pour la campagne 2026 — avec une baisse de rendement attendue de 4 à 8 quintaux/ha.
Les syndicats agricoles montent au créneau
- •La FNSEA a demandé le 18 avril un plan d'urgence agricole : chèque GNR, plafonnement temporaire des prix de l'engrais, avance sur aides PAC.
- •La Coordination rurale appelle à des actions de blocage de dépôts d'engrais et de ronds-points à partir de mi-mai si aucune mesure n'est annoncée.
- •Les Jeunes Agriculteurs alertent sur la fragilité des exploitations récemment installées, endettées, qui ne peuvent absorber un tel choc.
- •La Confédération paysanne plaide pour une accélération de la bifurcation vers des modèles moins dépendants des intrants — ce qu'approfondirait une crise prolongée.
« Nous avons la double peine : des charges qui explosent sur le carburant et les engrais, et des prix de vente fixés par des contrats signés avant la crise. Si rien n'est fait avant la moisson, des exploitations ne passeront pas l'hiver. »
Les récoltes 2026 en jeu
Les semis de printemps (maïs, tournesol, betteraves) ont été partiellement réduits en surface, certains exploitants préférant laisser en jachère que de cultiver à perte. Pour les cultures déjà en place (blé, colza, orge d'hiver), la question est celle de la fertilisation : un rationnement trop marqué se traduira par des rendements en baisse à la moisson de juillet-août.
Effet boule de neige sur l'alimentation
Une baisse de rendement céréalier français de 10 à 15 % se traduirait mécaniquement par une hausse des prix des pâtes, du pain et de la viande (via l'alimentation animale) de 6 à 12 % dès l'automne 2026. L'effet se cumulerait avec l'inflation déjà portée par l'énergie.