Le Havre et Marseille-Fos : deux ports au cœur du détournement mondial
Avec le contournement du Cap de Bonne-Espérance, les flux Asie-Europe du Nord basculent vers Marseille-Fos (+40 %) et saturent Le Havre. Les deux ports français recrutent en urgence.
Dans chaque crise maritime mondiale, il y a des perdants et des gagnants. Pour la France, la fermeture du détroit d'Hormuz et le contournement de la route par le Cap de Bonne-Espérance transforment brutalement le rôle de ses deux principaux ports. Marseille-Fos, avec sa position méditerranéenne, devient un hub de plus en plus sollicité ; Le Havre, porte d'entrée atlantique, voit son trafic grimper sous la pression des réorganisations de lignes CMA CGM.
Marseille-Fos : le grand gagnant méditerranéen
Le Grand Port Maritime de Marseille (GPMM) enregistre une hausse de trafic de +40 % depuis mi-mars. Les armateurs réorganisent leurs routes Asie-Europe : au lieu de poursuivre jusqu'au nord via Suez, plusieurs services déchargent désormais en Méditerranée pour éviter la congestion autour du Cap. Cela profite à Fos-Container (terminal principal) et à Mourepiane.
- •Fos 2XL : taux d'utilisation de 95 % sur avril (vs 72 % en moyenne 2025)
- •Délai d'attente moyen avant déchargement : 36-48 h (vs 4-8 h en temps normal)
- •Embauche de 350 dockers intermittents supplémentaires par les manutentionnaires CMA-Terminal Link et Eurofos
- •CMA CGM a redéployé 3 nouveaux services directs Marseille-Singapour-Shanghai depuis le 10 avril
Fos-Cavaou : le terminal méthanier sous les projecteurs
Le terminal méthanier de Fos-Cavaou (exploité par Elengy, filiale d'Engie) reçoit +60 % de cargaisons GNL par rapport à 2025, principalement américaines et nigérianes. Les capacités de regazéification sont utilisées à près de 98 %, contre 70 % habituellement. Un investissement d'expansion de 180 M€ a été annoncé par Engie, mais il ne sera opérationnel qu'en 2029.
Le Havre : l'axe atlantique sous pression
HAROPA PORT (la fusion Le Havre-Rouen-Paris) voit son trafic conteneur grimper de +28 %. Les armateurs réorientent vers l'Atlantique certains flux pour éviter les délais méditerranéens, mais surtout pour approvisionner l'Europe du Nord quand Anvers et Rotterdam sont saturés. Le Havre, avec Port 2000 et son terminal semi-automatisé, absorbe mieux la charge que ses concurrents — mais la limite approche.
Les goulots d'étranglement identifiés
- •Capacité ferroviaire insuffisante pour évacuer les conteneurs vers l'hinterland : seulement 8 % du fret sort par rail (vs 15 % à Anvers)
- •Manque de chauffeurs routiers (voir l'article dédié) : camions disponibles en baisse de 12 %
- •Stockage conteneurs vides : saturé à 85 %, retardant les retours vers l'Asie
- •L'A13, axe Paris-Le Havre, subit régulièrement des ralentissements de 1-2 h
CMA CGM, l'armateur français en première ligne
CMA CGM, troisième armateur mondial et fleuron français, joue un rôle clé dans cette réorganisation. Le groupe marseillais, propriétaire de Terminal Link, bénéficie directement de la hausse du trafic dans ses propres terminaux. Mais l'allongement des rotations (10 à 14 jours supplémentaires par le Cap) réduit la capacité effective de sa flotte de 15 à 20 %.
« Nous vivons une reconfiguration brutale des routes maritimes. Marseille redevient pour un temps ce qu'elle était au XIXᵉ siècle : le cœur logistique méditerranéen de l'Europe. »
Impact emploi et investissements
Les deux ports totalisent plus de 500 créations d'emplois temporaires depuis mi-mars (CDD dockers, agents logistiques, douanes). L'État et les collectivités territoriales étudient des plans d'accélération d'investissement : +220 M€ pour Marseille-Fos (extension terminal, électrification), +140 M€ pour Le Havre (ferroviaire, entrepôts frigorifiques). Ces enveloppes ne compenseront pas l'absence de capacité immédiate.
Le risque : une saturation durable
Si la crise se prolonge au-delà de juin, les deux ports atteindront leur limite structurelle. Les prochains points de déchargement seraient Algésiras, Barcelone ou Gênes — au bénéfice de l'Espagne et de l'Italie. La France a donc une fenêtre de quelques semaines pour capter durablement ce trafic redéployé.